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La grille de blues en douze mesures
Une forme née dans le Sud rural, avant de gagner les villes
Le blues prend racine dans le Sud rural des États-Unis, dans les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du XXe, chez des descendants d'esclaves qui héritent d'une tradition faite de negro spirituals, de chants de travail et de field hollers, ces appels lancés à pleine voix dans les champs de coton pour rythmer l'effort, faire passer une nouvelle ou simplement tenir le coup. Cette tradition repose sur le principe du call and response : une voix lance un appel, un groupe ou un instrument y répond, une logique héritée directement des champs et des églises, qui va plus tard structurer jusqu'aux paroles du blues lui-même.
Les tout premiers bluesmen ruraux ne jouent pas avec la rigueur d'un métronome. Des pionniers du delta du Mississippi comme Charley Patton ou Son House étirent ou compressent librement leurs mesures pour coller au texte ou à l'émotion du moment, si bien qu'un même couplet peut compter onze mesures et le suivant treize. C'est la diffusion par la partition écrite, puis par le disque, qui va figer cette forme flottante en un squelette fixe de douze mesures. Dès 1908, un chef d'orchestre de La Nouvelle-Orléans, Anthony Maggio, publie une pièce déjà bâtie sur ce moule ; en mars 1912, un violoniste d'Oklahoma City, Hart Wand, fait de même sans grand succès commercial. La même année, W.C. Handy, compositeur originaire de l'Alabama qui se fera connaître comme une figure fondatrice du genre, publie la partition qui donnera au blues une popularité massive et fixera le format en douze mesures comme la norme que les orchestres de danse de tout le pays réclament bientôt.
La forme achève de se standardiser dans les années 1920 et 1930, portée par les tout premiers disques de blues, vendus sous l'étiquette commerciale des race records destinés au public noir américain. Puis vient la Grande Migration : entre 1910 et 1940, environ 1,6 million d'Américains noirs quittent le Sud rural pour les villes industrielles du Nord, Chicago en tête, en emportant leur musique avec eux. Là, le blues acoustique et solitaire du delta se branche sur un amplificateur, avec Muddy Waters en figure de proue de cette électrification, s'entoure d'une batterie, d'une basse et d'un harmonica amplifié, et devient un format de groupe électrique complet. C'est cette version urbaine et amplifiée, définitivement fixée sur douze mesures, qui sert aujourd'hui de référence quasi universelle, bien au-delà du seul blues.
La forme AAB des paroles n'est pas la forme harmonique des douze mesures
Deux structures différentes portent le nom de forme dans le blues, et les confondre entretient une bonne partie des malentendus sur le genre. La première est une forme de paroles : le schéma AAB, où un premier vers est énoncé, répété presque à l'identique une deuxième fois, puis suivi d'un troisième vers qui vient enfin répondre ou conclure l'idée. La seconde est une forme harmonique : le squelette de douze mesures bâti sur trois accords, tonique, sous-dominante et dominante, détaillé dans la section suivante. Les deux se recouvrent dans la pratique la plus courante, mais elles ne sont pas la même chose, et l'une peut parfaitement exister sans l'autre.
Le schéma AAB descend directement du call and response des chants de travail : à l'origine, un vers lancé en guise d'appel attendait une vraie réponse chantée par le groupe. En passant du travail collectif au chant solitaire d'un seul bluesman, la réponse du groupe a fini par disparaître, remplacée par la répétition du premier vers, un temps de respiration qui laisse au chanteur inventer la formule qui répond vraiment, le troisième vers, celui qui porte la chute. Ce schéma en trois lignes colle naturellement à un découpage en trois blocs de quatre mesures chacun, ce qui explique pourquoi les deux formes, harmonique et lyrique, sont si souvent confondues : elles s'alignent presque parfaitement l'une sur l'autre dans un blues chanté typique.
Mais l'alignement n'a rien d'obligatoire. Un blues purement instrumental, sans une seule parole, conserve exactement le même squelette harmonique de douze mesures sans qu'aucun schéma AAB n'existe nulle part pour le soutenir : la forme des paroles est optionnelle, la forme harmonique ne l'est pas. Et à l'inverse, les tout premiers interprètes ruraux étiraient ou raccourcissaient sans complexe leurs mesures pour épouser le texte, preuve que la portion de musique correspondant à un couplet AAB n'a pas toujours fait exactement douze mesures. C'est justement la standardisation en ville, avec des orchestres qui doivent tous jouer la même grille en même temps, qui a fini par verrouiller les deux formes l'une sur l'autre au format fixe qu'on connaît aujourd'hui.
Le squelette harmonique en douze mesures : trois accords, trois fonctions
Réduit à l'essentiel, un blues tient sur trois accords, jamais plus dans sa forme la plus dépouillée : la tonique, notée I, qui sert de point de départ et de repos ; la sous-dominante, notée IV, un accord construit une quarte au-dessus de la tonique, qui apporte du relief sans s'éloigner trop loin de la maison ; et la dominante, notée V, un accord construit une quinte au-dessus, dont la fonction est de créer une tension qui appelle un retour vers la tonique. Ces trois fonctions, et seulement elles, suffisent à porter la totalité de la grille.
Sur douze mesures, ces trois accords se répartissent toujours dans le même ordre. Les quatre premières mesures restent sur le I. Les deux mesures suivantes, cinq et six, passent au IV. Les mesures sept et huit reviennent au I. La mesure neuf passe à la dominante, V ; la mesure dix revient au IV ; et les deux dernières mesures referment la boucle sur le I puis le V, le mécanisme du turnaround détaillé plus bas.
| Mesures | Fonction (degré) | Accord en Sol |
|---|---|---|
| 1 à 4 | I (tonique) | Sol7 |
| 5 et 6 | IV (sous-dominante) | Do7 |
| 7 et 8 | I (tonique) | Sol7 |
| 9 | V (dominante) | Ré7 |
| 10 | IV (sous-dominante) | Do7 |
| 11 et 12 | I puis V (turnaround) | Sol7 puis Ré7 |
Pris dans une tonalité concrète plutôt qu'en degrés abstraits, ce même squelette devient très parlant à l'oreille. En Sol, ça donne quatre mesures de Sol7, deux mesures de Do7, retour au Sol7, une mesure de Ré7, une mesure de Do7, puis les deux dernières mesures qui repassent par Sol7 et Ré7. N'importe quelle tonalité fonctionne pareil : il suffit de reconstruire le IV et le V à partir de la septième de dominante choisie comme tonique.
Le choix de ces trois accords précis, et non d'autres, n'a rien d'arbitraire. La sous-dominante et la dominante sont, dans le système tonal occidental, les deux accords bâtis sur les tonalités les plus proches de celle de la tonique : ce sont ses deux voisins immédiats sur le cycle des quintes, un cran à gauche pour l'un, un cran à droite pour l'autre, et leurs gammes ne diffèrent de la sienne que par une seule note. En se limitant à ces trois accords, le blues obtient le vocabulaire harmonique le plus simple possible qui permette malgré tout un vrai mouvement, loin de la fixité d'un accord unique tenu toute la durée.
La quick change : pourquoi la deuxième mesure bascule sur le IV
Dans sa version la plus dépouillée, dite slow change, le blues reste immobile sur la tonique pendant les quatre premières mesures avant de bouger vers le IV. Sur un tempo lent, ces quatre mesures identiques peuvent vite sembler traîner en longueur, surtout jouées sur un accord simple, sans fioriture ni relance rythmique. La quick change, littéralement changement rapide, corrige exactement ce problème : elle remplace la deuxième mesure, normalement tenue sur le I, par un aller-retour express vers le IV, avant de revenir au I dès la troisième mesure. La grille devient donc I, IV, I, I sur ses quatre premières mesures, au lieu de I, I, I, I.
Cette seule bascule change beaucoup pour l'oreille sans rien changer au reste de la grille : les mesures cinq à douze restent parfaitement identiques, seule la deuxième mesure est concernée. C'est justement cette portée limitée qui rend la quick change si facile à transmettre entre musiciens : une seule consigne orale, quick change ou pas de quick change, suffit à préciser toute la différence, sans avoir à réexpliquer la totalité de la grille avant de commencer à jouer.
Les deux versions, slow change et quick change, ne sont pas deux genres différents ni deux époques distinctes du blues : elles coexistent depuis longtemps comme deux couleurs interchangeables d'un même squelette, le choix relevant de l'arrangement du moment plutôt que d'une règle stricte. Un blues lent et méditatif choisit plus volontiers le slow change, qui laisse respirer la tonique ; un blues plus dansant ou plus rapide choisit plus souvent la quick change, qui installe le mouvement dès l'entame. Aucune des deux versions n'est plus authentique que l'autre : le choix reste affaire de goût, de tempo et d'habitude du groupe qui joue, pas de fidélité à une prétendue version originale.
Le turnaround : refermer la boucle sur les deux dernières mesures
Le turnaround désigne les deux dernières mesures de chaque tour de grille, parfois élargi aux quatre dernières selon les définitions. Sa fonction n'est pas de conclure le morceau mais, au contraire, de créer une tension qui donne envie d'entendre un nouveau tour depuis le début : en terminant sur le V, l'accord le moins stable des trois, l'oreille reste en suspens et réclame presque physiquement le retour à la tonique qui rouvre le chorus suivant.
Dans sa forme la plus courante, la mesure onze revient au I avant que la mesure douze ne bascule sur le V, créant ainsi l'appel vers le début. Beaucoup de turnarounds habillent ce simple retour I puis V d'une ligne descendante chromatique, souvent construite depuis la septième mineure de la tonique jusqu'à sa quinte, demi-ton par demi-ton : une petite marche descendante qui rend le passage plus fluide qu'un simple changement d'accord brut. Ce type de mouvement chromatique de clôture n'est pas né avec le blues : des formes de musique populaire américaine antérieures ou contemporaines à ses débuts, notamment le ragtime de la toute fin du XIXe siècle, utilisaient déjà des gestes harmoniques comparables pour refermer une phrase avant de repartir.
Parce que sa fonction est justement d'amener un retour au I, le turnaround marche tout aussi bien comme introduction que comme conclusion de chorus : les deux mêmes mesures, jouées avant même la première mesure officielle du morceau, servent d'amorce collective, une manière pour tout le groupe de se caler ensemble avant que la grille ne démarre pour de bon. Si le morceau doit réellement s'arrêter plutôt qu'enchaîner sur un nouveau chorus, la dernière mesure remplace alors le V par un retour au I, qui referme la tension au lieu de la relancer, une nuance détaillée dans les pièges plus bas.
Pourquoi les trois accords sont presque toujours des septièmes de dominante
En harmonie classique, l'accord de tonique est censé incarner le repos total, la consonance la plus stable de tout le système, tandis que l'accord de septième de dominante concentre justement l'instabilité maximale : sa septième mineure, combinée à sa tierce majeure, forme un triton, l'intervalle jugé le plus tendu de toute la musique tonale occidentale, un intervalle dont la fonction est normalement de réclamer une résolution immédiate vers la tonique. Le blues renverse cette logique de fond en comble : son accord de tonique lui-même, le I, porte cette même septième mineure et devient donc, techniquement, un accord de dominante. Le repos n'y est jamais total ; une tension résiduelle imprègne jusqu'à l'accord censé incarner la maison.
Le même traitement s'applique uniformément aux trois accords de la grille : la sous-dominante et la dominante reçoivent elles aussi la couleur de la septième de dominante, plutôt que des qualités différenciées comme le ferait une harmonie classique plus prudente. Le résultat est une texture sonore unifiée sur l'ensemble des douze mesures, la même couleur harmonique de base circulant d'un accord à l'autre, ce qui explique en partie pourquoi un blues sonne comme un tout organique plutôt que comme une succession de trois blocs disparates.
Cette septième mineure omniprésente n'est pas qu'une curiosité théorique : elle correspond directement à l'une des notes bleues les plus employées dans la mélodie et l'improvisation du blues, la septième abaissée par rapport à la gamme majeure de référence. Accord et mélodie partagent ainsi la même couleur altérée, ce qui permet à un instrumentiste ou à un chanteur de s'appuyer largement sur cette note tout au long de la grille sans jamais vraiment entrer en conflit avec l'accompagnement, un mécanisme détaillé plus largement dans le guide consacré aux accords de septième du Music Hub.
Le blues mineur : une couleur plus sombre
Le blues mineur reprend exactement le même squelette de douze mesures que la version majeure, mais en changeant la couleur de deux de ses trois accords : la tonique et la sous-dominante deviennent des accords mineurs de septième, i7 et iv7, nettement plus sombres et plus dramatiques à l'oreille que leurs équivalents majeurs. Les quatre premières mesures restent sur le i7, les deux suivantes passent au iv7, puis un retour au i7 occupe les mesures sept et huit, exactement comme dans la version majeure, mais teinté de mineur du début à la fin.
La différence la plus significative se joue dans les mesures neuf et dix, là où le blues mineur s'éloigne le plus nettement de son modèle majeur. Plutôt que de passer directement du V au IV comme en majeur, de nombreuses versions du blues mineur introduisent un accord construit sur le sixième degré abaissé de la tonalité, un accord de septième noté bVI7, avant de rejoindre la dominante : une couleur de passage plus sombre et plus chromatique, absente de la grille majeure, qui accentue encore le climat dramatique propre à cette variante.
Le détail le plus important à retenir tient dans un seul accord : le V reste, même en blues mineur, un accord de septième de dominante non altéré, exactement comme dans la version majeure, alors que la logique pourrait laisser penser que la totalité de la grille bascule en mineur. Cette dominante inchangée est précisément ce qui permet à la cadence de fonctionner comme l'oreille s'y attend, avec une vraie tension qui tire vers la tonique mineure : un V rendu mineur à son tour perdrait cette tension et donnerait à l'ensemble une couleur plus modale que réellement cadentielle, plus proche d'une gamme mineure statique que d'un blues qui respire et qui tire vers l'avant. Cette forme mineure, plus sombre et plus lente à digérer à l'oreille, trouve un terrain de prédilection dans le jazz modal et dans les styles de blues les plus lents et les plus dramatiques.
Le blues jazz : la grille enrichie par les substitutions ii-V
Le jazz s'empare du squelette du blues sans le démolir, mais en le truffant d'accords de passage supplémentaires. La logique de base, dite substitution ii-V, consiste à remplacer une mesure ou deux tenues sur un seul accord par un court enchaînement qui prépare harmoniquement l'accord suivant avant qu'il n'arrive vraiment : un accord mineur de septième construit une seconde au-dessus de la future destination, suivi d'un accord de dominante construit une quinte au-dessus d'elle, l'ensemble fonctionnant comme une mini-cadence qui vise, ou tonicise, la mesure suivante l'espace de deux temps ou d'une mesure entière.
Le turnaround, déjà tendu par nature, est le terrain de jeu favori de ce traitement : là où la version simple du blues se contente d'un retour I puis V, la version jazz enchaîne fréquemment plusieurs de ces ii-V secondaires à la suite, traversant plusieurs tonalités passagères en l'espace de deux mesures avant de revenir se poser sur la tonique. Le mécanisme complet de cet enchaînement ii-V, sa logique et ses usages en dehors du blues, fait l'objet d'un guide entier sur le sujet, également disponible sur le Music Hub.
| Mesures | Blues standard | Avec quick change | Blues mineur | Blues jazz (ii-V) |
|---|---|---|---|---|
| 1-2 | I - I | I - IV | i7 - i7 | I - IV |
| 3-4 | I - I | I - I | i7 - i7 | I - V7 de IV (ii-V secondaire) |
| 5-6 | IV - IV | IV - IV | iv7 - iv7 | IV - accord de passage chromatique |
| 7-8 | I - I | I - I | i7 - i7 | I - VI7 (dominante secondaire) |
| 9-10 | V - IV | V - IV | bVI7 - V7 | ii7 - V7 |
| 11-12 | I - V (turnaround) | I - V (turnaround) | i7 - V7 (turnaround) | I - VI7 - ii7 - V7 (turnaround enrichi) |
Un autre outil de sophistication vient s'ajouter à ces substitutions : la substitution tritonique, qui remplace n'importe quel accord de dominante par un autre accord de dominante construit un triton plus loin. Les deux accords partagent en réalité leurs deux notes les plus caractéristiques, la tierce et la septième, simplement inversées l'une par rapport à l'autre, ce qui permet cet échange sans perdre la fonction de tension propre à la dominante. Combinée aux chaînes de ii-V, cette substitution ajoute encore du mouvement chromatique au turnaround.
Malgré cette densité d'accords de passage, l'identité de base ne disparaît jamais complètement sous la sophistication jazz : un auditeur qui ne connaît rien à la théorie continue de sentir les trois grandes zones harmoniques du blues classique, tonique, sous-dominante et dominante, même quand des dizaines d'accords de passage circulent en dessous. La grille jazz n'est donc pas une grille différente du blues traditionnel, mais la même grille vue avec une loupe beaucoup plus fine.
Le shuffle : le groove qui porte toute la forme
La grille harmonique ne raconte que la moitié de l'histoire du blues : sans son groove caractéristique, le shuffle, elle sonnerait plate et mécanique. Le shuffle repose sur des croches inégales, un temps découpé en deux valeurs déséquilibrées, une longue puis une courte, plutôt qu'en deux croches parfaitement égales : concrètement, chaque temps se joue comme un triolet de croches dont la croche du milieu serait retirée, ce qui donne cette démarche boitillante et balancée reconnaissable entre toutes.
Cette façon de subdiviser le temps ne sort pas de nulle part : ses racines remontent aux traditions rythmiques ouest-africaines transmises par les populations mises en esclavage, puis réinventées à travers des pratiques comme le ring shout, la calenda ou le juba, des formes de danse rythmée par les pieds et les mains plutôt que par un tambour. Cette absence de tambour n'a rien d'un hasard esthétique : après une révolte d'esclaves en Caroline du Sud en 1739, plusieurs colonies américaines interdisent le tambour aux populations réduites en esclavage, de peur qu'il ne serve à coordonner une nouvelle révolte. Privés de percussion, ces musiciens déplacent la pulsation vers le pas traîné, la frappe des mains et le claquement des pieds, une pulsation inégale qui préfigure directement le déséquilibre long-court du futur shuffle.
Ce groove devient la pulsation par défaut du blues électrique urbain, puis se propage dans le rhythm and blues, dans le jump blues et jusque dans les tout premiers beats du rock and roll, où il est régulièrement cité comme l'un des ancêtres directs du backbeat qui définit la batterie du rock. Dans une section rythmique typique, le batteur pose le shuffle à la caisse claire ou au charleston, la basse colle à la même subdivision inégale avec un dessin proche du boogie-woogie, et le piano ou la guitare renforcent ce déhanché plutôt que de jouer des croches parfaitement droites ; le désaccord le plus fréquent entre débutants vient précisément d'un mélange involontaire entre croches droites et croches shuffle jouées en même temps par deux membres du même groupe.
Il reste malgré tout utile de garder à l'esprit que le squelette harmonique en douze mesures et le groove du shuffle sont deux ingrédients séparables, même s'ils voyagent presque toujours ensemble : une grille de blues peut parfaitement se jouer en croches droites sans cesser d'être, sur le plan harmonique, un blues à part entière, et à l'inverse, le shuffle lui-même s'est exporté depuis longtemps vers des styles qui n'ont plus rien à voir avec la grille I-IV-V d'origine.
Pièges classiques à éviter
PiègeJouer les trois accords du blues comme de simples accords majeurs sans septième, en pensant que la couleur vient uniquement du rythme ou de la mélodie.
Pourquoi — Le I, le IV et le V du blues sont presque toujours des accords de septième de dominante, pas de simples accords majeurs à trois sons : c'est justement cette septième mineure ajoutée sur l'accord de tonique qui installe une tension permanente, jamais totalement résolue, qui donne au blues sa couleur reconnaissable entre toutes. Des triades majeures propres, sans septième, sonnent immédiatement plus proches d'une comptine que d'un blues.
La bonne pratique : Ajoute systématiquement la septième mineure sur les trois accords, même en jouant à l'oreille sur un instrument simple : c'est ce détail, plus que le tempo ou le rythme, qui fait immédiatement reconnaître la grille comme un blues.
PiègePartir du principe que la grille utilise, ou n'utilise pas, la quick change sans le vérifier avec le reste du groupe avant de commencer à jouer.
Pourquoi — Les deux versions, quatre mesures pleines sur le I ou bascule vers le IV dès la deuxième mesure, sont également répandues et strictement interchangeables sur le plan harmonique ; rien à l'oreille avant la mesure deux ne permet de deviner laquelle des deux sera utilisée si personne ne l'a annoncée.
La bonne pratique : Annonce ou demande explicitement quick change ou pas de quick change avant de démarrer, exactement comme on annonce un tempo ou une tonalité : ça évite un accord IV joué en même temps qu'un accord I par deux musiciens qui n'ont pas la même grille en tête.
PiègeCroire que la structure AAB des paroles et la grille harmonique de douze mesures sont une seule et même chose, ou que l'une ne peut pas exister sans l'autre.
Pourquoi — Ce sont deux structures distinctes qui coexistent par habitude, pas par nécessité : un blues instrumental sans aucune parole garde exactement le même squelette harmonique de douze mesures, et à l'inverse, les tout premiers interprètes ruraux du genre étiraient ou raccourcissaient librement leurs mesures pour coller au texte, preuve que les deux formes n'ont pas toujours avancé ensemble.
La bonne pratique : Apprends le squelette harmonique indépendamment de tout texte, comme un objet purement instrumental : c'est ce qui permet de reconnaître une grille de blues même sur un morceau joué entièrement sans une seule parole.
PiègeJouer les deux dernières mesures d'un chorus de blues, qui se terminent sur l'accord V, comme si elles concluaient le morceau, et s'arrêter net.
Pourquoi — Le turnaround est justement construit pour créer une tension qui appelle un nouveau chorus : terminer sur le V, l'accord le moins stable des trois, laisse l'oreille en suspens et donne l'impression d'un morceau interrompu en plein élan plutôt que terminé.
La bonne pratique : Réserve le V du turnaround aux fins de chorus qui enchaînent sur un autre chorus ; pour une vraie fin, remplace ce dernier V par un retour au I, qui referme la tension au lieu de la relancer.
PiègeTransformer les trois accords d'un blues mineur en accords mineurs simples, y compris le V, en pensant que blues mineur veut simplement dire la même grille mais en mineur partout.
Pourquoi — Le blues mineur garde volontairement le V en accord de septième de dominante, alors même que le i et le iv passent en mineur : cette dominante non altérée est justement ce qui crée l'appel vers la tonique mineure et fait fonctionner la cadence comme l'oreille s'y attend. Un V rendu mineur à son tour perd cette tension et sonne plus modal que réellement cadentiel.
La bonne pratique : Garde le V en dominante non altérée même dans un blues mineur ; ne passe en mineur que le i et le iv, jamais le V, sauf si tu cherches délibérément une couleur modale différente.
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Quelle est la structure exacte d'une grille de blues en douze mesures ?
Le squelette de base tient sur trois accords : quatre mesures sur le I (la tonique), deux mesures sur le IV (la sous-dominante), deux mesures de retour au I, une mesure sur le V (la dominante), une mesure sur le IV, puis deux mesures de turnaround qui referment la boucle sur le I et le V. Ces trois accords sont presque toujours des accords de septième de dominante, pas de simples accords majeurs.
Qu'est-ce que la quick change dans une grille de blues ?
C'est une variante qui remplace la deuxième mesure, normalement tenue sur le I, par un aller-retour rapide vers le IV avant de revenir au I dès la troisième mesure. Elle casse la monotonie des quatre premières mesures immobiles sur le même accord et donne du mouvement dès le départ, sans changer le reste de la grille.
À quoi sert le turnaround à la fin d'une grille de blues ?
Le turnaround, ce sont les deux dernières mesures du chorus : elles créent une tension, en général en terminant sur le V, qui donne envie d'entendre un nouveau tour de la grille depuis le début. Il fonctionne aussi bien comme fin de chorus qu'en introduction, puisque son rôle est justement de préparer un retour au I.
Pourquoi les accords d'un blues sont-ils presque toujours des septièmes de dominante ?
Parce que la septième mineure ajoutée à l'accord de tonique installe volontairement une tension jamais totalement résolue, même sur l'accord censé être le plus stable des trois. Cette septième correspond aussi à la note bleue la plus utilisée dans les mélodies de blues, ce qui unifie la couleur de l'accompagnement et de l'improvisation.
Quelle est la différence entre un blues majeur et un blues mineur ?
Un blues mineur reprend le même squelette de douze mesures mais passe la tonique et la sous-dominante en accords mineurs de septième, tout en gardant le V en accord de dominante non altéré. Les mesures neuf et dix passent souvent par un accord construit sur le sixième degré abaissé, une couleur sombre absente du blues majeur.
Comment le blues jazz enrichit-il la grille avec des enchaînements ii-V ?
Les musiciens de jazz remplacent certaines mesures tenues sur un seul accord par de courts enchaînements ii-V qui préparent l'accord suivant une ou deux mesures à l'avance, en particulier dans le turnaround. Le squelette harmonique de base, tonique, sous-dominante et dominante, reste identifiable derrière ces accords de passage supplémentaires.