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La cadence ii-V-I en jazz : théorie complète et improvisation
L'analyse en degrés : comment se construit la cadence ii-V-I
L'analyse harmonique en chiffres romains numérote chaque degré d'une gamme de I à VII, en réservant la majuscule aux accords de couleur majeure et la minuscule aux accords de couleur mineure. Cette convention n'est pas née avec le jazz : elle remonte à la théorie harmonique européenne du tournant du XIXe siècle. Les chiffres romains apparaissent dès 1774 sous la plume du théoricien Johann Kirnberger, puis chez l'abbé Georg Joseph Vogler à partir de 1776, mais c'est le théoricien allemand Gottfried Weber qui popularise et systématise la distinction entre majuscules et minuscules dans son traité Versuch einer geordneten Theorie der Tonsetzkunst, publié entre 1817 et 1821. Cette même logique, reprise depuis dans l'enseignement du jazz sans y changer une virgule, sert de squelette à la cadence ii-V-I.
Dans une gamme majeure, chaque degré porte naturellement une couleur d'accord précise, sans qu'il soit besoin d'ajouter la moindre altération. Le deuxième degré porte un accord mineur, le cinquième un accord majeur, le premier un accord majeur : d'où ii minuscule et V, I majuscules. En empilant une septième sur chacun de ces trois accords, on obtient la couleur exacte de la cadence : m7 sur le ii, la 7e de dominante sur le V, maj7 sur le I. Le guide sur les accords de septième du Music Hub détaille pour elle-même la construction précise de ces trois familles d'accords, tierce par tierce ; il n'y a pas besoin de la répéter ici pour comprendre comment elles s'enchaînent. En Do majeur, cela donne Ré mineur 7 sur le deuxième degré, Sol 7 sur le cinquième, Do majeur 7 sur le premier, soit Dm7-G7-Cmaj7 en notation lettres. Le guide sur les tonalités et l'armure explique en détail comment se construit une gamme majeure degré par degré, la base sur laquelle repose tout ce système de chiffrage.
Un détail structurant, qu'on retrouve dans toute la suite de ce guide : les trois accords de la cadence sortent tous des sept notes de la même gamme majeure, sans la moindre altération ajoutée. Rém7, Sol7 et Domaj7 ne contiennent que des notes de Do majeur. Ce qui crée la tension n'est donc pas une note étrangère à la tonalité, mais un intervalle précis déjà présent dans la gamme elle-même : le quatrième et le septième degré, Fa et Si en Do majeur, sont naturellement séparés par un triton. Cet intervalle se retrouve tel quel entre la tierce et la septième de l'accord Sol 7, ce qui explique pourquoi cet accord, bien que parfaitement diatonique, porte à lui seul toute la tension de la cadence. Le triton n'a donc rien d'un emprunt extérieur à la tonalité : il est intégré à sa structure même, ce qui explique pourquoi la résolution vers l'accord de tonique sonne si naturelle.
Ce même principe de construction s'applique à l'identique dans n'importe quelle tonalité majeure : seuls les noms des notes changent, jamais la logique des degrés ni l'écart entre eux. Le tableau suivant l'applique à six tonalités courantes, des plus simples aux plus chargées en altérations.
| Tonalité majeure | ii (accord m7) | V (accord 7) | I (accord maj7) |
|---|---|---|---|
| Do majeur | Ré mineur 7 (Dm7) | Sol 7 (G7) | Do majeur 7 (Cmaj7) |
| Sol majeur | La mineur 7 (Am7) | Ré 7 (D7) | Sol majeur 7 (Gmaj7) |
| Ré majeur | Mi mineur 7 (Em7) | La 7 (A7) | Ré majeur 7 (Dmaj7) |
| Fa majeur | Sol mineur 7 (Gm7) | Do 7 (C7) | Fa majeur 7 (Fmaj7) |
| Sib majeur | Do mineur 7 (Cm7) | Fa 7 (F7) | Sib majeur 7 (B♭maj7) |
| La majeur | Si mineur 7 (Bm7) | Mi 7 (E7) | La majeur 7 (Amaj7) |
Pourquoi elle fonctionne : quintes descendantes et triton qui résout
Le mouvement de la fondamentale d'un accord à l'autre est ce qui rend la cadence ii-V-I si concluante à l'oreille. De Ré à Sol, puis de Sol à Do, chaque saut de basse est une quinte descendante, ou, ce qui revient exactement au même à l'oreille, une quarte ascendante. En harmonie tonale, ce mouvement de quinte descendante est le plus fort qui existe : c'est lui qui structure la quasi-totalité des cadences conclusives, du simple accord de dominante qui retombe sur la tonique jusqu'aux longues successions d'accords en chaîne de quintes qu'on trouve aussi bien en musique classique qu'en jazz. Enchaîner deux quintes descendantes d'affilée, comme le fait la cadence ii-V-I, double littéralement cet effet de résolution : l'oreille perçoit une direction claire dès le premier accord, avant même d'entendre le troisième.
À ce mouvement de basse s'ajoute un second moteur, purement intervallique celui-là : le triton logé au cœur de l'accord de dominante. Sol 7 empile Sol, Si, Ré, Fa ; entre sa tierce, Si, et sa septième, Fa, se glisse un triton, l'intervalle qui divise l'octave exactement en deux et qui reste, depuis le Moyen Âge, l'un des plus instables de la musique occidentale. Cette instabilité n'est pas un défaut : c'est précisément elle qui pousse l'oreille à réclamer une suite. Le triton se résout naturellement en se refermant vers l'intérieur, chaque note se déplaçant du plus petit intervalle possible : le Fa, la septième du Sol 7, descend d'un demi-ton vers Mi, la tierce de l'accord de Do qui suit, pendant que le Si reste en place et devient la septième majeure du Domaj7. Ce resserrement du triton, décrit plus en détail dans la section sur la conduite des voix, est le geste harmonique précis qui fait sonner la résolution comme une évidence plutôt que comme un simple enchaînement d'accords.
La cadence ii-V-I combine donc deux moteurs de résolution en même temps, rarement réunis ailleurs avec autant de netteté : une basse qui descend par quintes et un triton qui se referme sur lui-même. C'est cette addition de deux mécanismes de tension différents, l'un horizontal au niveau des fondamentales, l'autre vertical à l'intérieur même de l'accord de dominante, qui explique pourquoi cette cadence sonne si concluante, bien plus que n'importe quelle autre succession de trois accords diatoniques prise au hasard dans la même tonalité.
Une progression au cœur du langage jazz
Le ii-V-I n'est pas une progression parmi d'autres dans le répertoire du jazz : c'est la progression la plus employée de tout le genre, présente dans la quasi-totalité des standards du répertoire, souvent plusieurs fois dans le même morceau. Une grande partie de la pédagogie du jazz, des méthodes d'improvisation aux recueils d'exercices, s'organise d'ailleurs directement autour de cette cadence, tant elle sert de brique de base à l'analyse harmonique comme à la construction de solos.
Le langage harmonique du jazz hérite directement de la tonalité fonctionnelle européenne, celle-là même qui a donné naissance à l'analyse en chiffres romains. Mais le jazz a poussé cet héritage plus loin que la plupart des musiques populaires du XXe siècle, en généralisant l'usage systématique des accords de septième plutôt que de simples triades, et en accélérant le rythme harmonique des morceaux. Le swing des années 1930, puis le bebop des années 1940, ont particulièrement intensifié cette tendance : les musiciens de cette période multiplient les cadences ii-V-I à l'intérieur même d'une seule mesure, parfois enchaînées les unes aux autres dans des tonalités voisines, ce qui a fini par ériger cette progression en véritable colonne vertébrale du vocabulaire harmonique du genre.
La théorie qui permet aujourd'hui d'associer une gamme précise à chaque accord d'une cadence, un principe détaillé plus loin dans ce guide, doit beaucoup au théoricien et compositeur George Russell, qui publie en 1953 son ouvrage Lydian Chromatic Concept of Tonal Organization. Ce livre est considéré comme la première théorie harmonique élaborée depuis l'intérieur même du jazz plutôt que transposée depuis la musique classique européenne, et il a nourri par la suite tout un courant d'improvisation pensé directement en termes de gammes associées à chaque accord plutôt qu'en simples arpèges.
La conduite des voix : ce qui bouge, ce qui reste immobile
La conduite des voix, ou voice leading, désigne la façon dont chaque note d'un accord se déplace vers l'accord suivant. Une cadence bien conduite ne déplace jamais toutes les notes par grands sauts : elle cherche au contraire à garder le plus de notes communes possible d'un accord à l'autre, et à faire bouger les autres du plus petit intervalle possible, un demi-ton ou un ton entier. C'est cette économie de mouvement, plus que le simple enchaînement des noms d'accords, qui rend une cadence fluide à l'oreille et agréable à jouer.
Entre Rém7 (Ré, Fa, La, Do) et Sol7 (Sol, Si, Ré, Fa), deux notes restent rigoureusement identiques : le Ré, fondamentale du premier accord, devient la quinte du second, et le Fa, tierce mineure du premier accord, devient la septième du second, sans qu'aucune des deux ne bouge d'un cheveu. Les deux notes restantes se déplacent par le plus petit chemin possible : le La descend d'un ton vers Sol, la nouvelle fondamentale, et le Do descend d'un demi-ton vers Si, la nouvelle tierce.
Le même principe se répète entre Sol7 (Sol, Si, Ré, Fa) et Domaj7 (Do, Mi, Sol, Si) : le Sol, fondamentale du premier accord, devient la quinte du second, et le Si, tierce du premier accord, reste lui aussi immobile et devient la septième majeure du second. Le Ré descend d'un ton vers Do, la nouvelle fondamentale, et surtout, le Fa, la septième de l'accord de dominante et l'une des deux notes du triton évoqué plus haut, descend d'un simple demi-ton vers Mi, la tierce de l'accord de tonique. Ce mouvement précis, la septième du V qui retombe sur la tierce du I, est le geste le plus important de toute la cadence : c'est lui qui referme concrètement le triton et qui donne à l'oreille la sensation exacte d'une résolution.
Au total, sur les huit changements de notes qui séparent les trois accords de la cadence, quatre notes restent immobiles d'un accord à l'autre et les quatre autres ne bougent jamais de plus d'un ton entier. C'est cette proximité constante entre les accords qui explique pourquoi un pianiste ou un guitariste peut voicer un ii-V-I entier presque sans bouger la main d'une position, et pourquoi la cadence reste si naturelle à jouer même enchaînée rapidement, à un tempo élevé.
La repérer à l'oreille et sur une grille
À l'oreille, une cadence ii-V-I se reconnaît à une sensation de tension qui grandit sur les deux premiers accords puis se relâche d'un coup sur le troisième, presque comme une question suivie de sa réponse. Le deuxième accord, celui de dominante, porte l'essentiel de cette tension grâce au triton qu'il contient ; le troisième accord, celui de tonique, apporte le relâchement, un point d'atterrissage net après le mouvement des deux accords précédents.
Sur une grille écrite, le repère est tout aussi direct : cherche un accord mineur avec septième, suivi un peu plus loin d'un accord de dominante bâti une quinte plus haut (ou, ce qui revient au même, une quarte plus bas), lui-même suivi de l'accord de tonique bâti une nouvelle quinte plus haut. Cette régularité de l'intervalle entre les fondamentales, toujours une quinte descendante d'un accord au suivant, reste le signal le plus fiable, bien plus que les seuls noms d'accords, pour repérer la cadence même dans une grille chargée en substitutions ou en extensions.
La cadence ii-V-I revient sans arrêt dans un standard de jazz, souvent en fin de section ou de phrase harmonique, comme un point de passage obligé avant de relancer le morceau ou de conclure. Le mouvement n'appartient pas qu'au jazz : une bonne partie de la pop, de la variété et de la musique de film emprunte ce même geste harmonique pour conclure une phrase, souvent juste avant de revenir au couplet ou au refrain, même sans aller chercher les couleurs de septième complètes. Une fois l'oreille habituée à ce mouvement de basse et à cette sensation de résolution, on le repère vite, même caché derrière des accords plus étoffés ou des substitutions.
La version mineure : ii demi-diminué, V7, i
La cadence ii-V-I existe aussi en version mineure, avec une différence de taille sur son deuxième accord. Dans une gamme mineure naturelle, le deuxième degré ne porte pas un accord mineur ordinaire mais un accord diminué : sa quinte, construite naturellement sur les notes de la gamme, est abaissée d'un demi-ton par rapport à une quinte juste. En ajoutant une septième mineure à cette triade diminuée, on obtient un accord dit demi-diminué, noté m7b5, une couleur bien différente du simple m7 de la version majeure.
Le demi-diminué ne doit pas être confondu avec l'accord diminué complet, aussi appelé accord de septième diminuée, qui empile une septième diminuée plutôt qu'une septième mineure au-dessus de la même triade diminuée : les deux accords se ressemblent sur le papier mais sonnent différemment, et n'ont pas la même fonction harmonique. Le guide sur les accords suspendus, diminués et augmentés du Music Hub détaille la construction exacte de la triade diminuée sur laquelle repose le demi-diminué ; il n'y a pas besoin de la reprendre ici pour comprendre son rôle dans la cadence mineure.
Le cinquième accord pose lui aussi un problème particulier en mineur. Bâti tel quel sur les notes de la gamme mineure naturelle, il donnerait un accord mineur avec septième mineure, sans triton et donc sans la tension nécessaire pour tirer vers la tonique. Pour retrouver cette tension, le jazz emprunte systématiquement le septième degré de la gamme mineure harmonique, une version de la mineure où ce degré est haussé d'un demi-ton pour former une sensible : cette note haussée recrée exactement le triton nécessaire à l'intérieur de l'accord de dominante, qui redevient un 7 classique plutôt qu'un accord mineur affaibli.
En Do mineur, cela donne Ré demi-diminué (Ré, Fa, Lab, Do) sur le deuxième degré, Sol 7 (Sol, Si, Ré, Fa) sur le cinquième, le Si étant emprunté à la mineure harmonique plutôt qu'à la mineure naturelle qui donnerait un Si bémol, et Do mineur sur le premier degré, en accord de septième mineure ou, plus rarement, avec une septième majeure pour une couleur plus tendue encore. Le mouvement de basse par quintes descendantes et la résolution du triton fonctionnent alors exactement comme en version majeure ; seule la couleur des accords change, plus sombre et plus tendue tout au long de la cadence.
Le turnaround I-vi-ii-V : boucler la cadence sur elle-même
Dans un standard de jazz, la cadence ii-V-I se prolonge très souvent en un turnaround, un enchaînement de quatre accords qui reboucle la progression sur elle-même plutôt que de simplement se conclure sur la tonique. Le plus courant ajoute le sixième degré de la tonalité, en accord mineur, juste après l'accord de tonique et avant de relancer le ii-V habituel : I-vi-ii-V.
Le sixième degré porte naturellement un accord mineur dans une gamme majeure, celui de la relative mineure de la tonalité : en Do majeur, cela donne La mineur, soit Am7 une fois la septième ajoutée. Le turnaround donne alors Domaj7-Lam7-Rém7-Sol7, quatre accords qui tiennent sur quatre mesures et qui ramènent naturellement à Do majeur au moment où on les répète, en formant une boucle harmonique complète. Le mouvement de basse reste cohérent avec celui de la cadence simple : de Do à La, c'est une tierce descendante, puis on retrouve les deux quintes descendantes du ii-V-I habituel.
Ce turnaround sert avant tout à garder le mouvement harmonique actif sur plusieurs mesures sans jamais vraiment se poser, ce qui explique sa présence massive en fin de section ou de chorus dans le répertoire du jazz, là où il permet d'enchaîner un tour de grille sur le suivant sans rupture. Le même geste harmonique se retrouve, sous une forme souvent simplifiée en triades plutôt qu'en accords de septième, dans une bonne partie de la variété et de la pop du milieu du XXe siècle, qui a directement hérité de ce langage harmonique.
La substitution tritonique, en bref
La substitution tritonique consiste à remplacer l'accord de dominante d'une cadence par un autre accord de dominante, construit cette fois à distance d'un triton, soit six demi-tons plus haut ou plus bas, ce qui revient exactement au même puisque le triton divise l'octave en deux parties égales. En Do majeur, l'accord de dominante Sol 7 peut ainsi être remplacé par Réb7, bâti un triton au-dessus.
Cette substitution fonctionne parce que les deux accords partagent exactement le même triton, seulement avec les rôles inversés : dans Sol7, le triton se trouve entre Si, la tierce, et Fa, la septième ; dans Réb7, ces deux mêmes notes, réécrites Do (enharmonique de Si) et Solb (enharmonique de Fa), forment respectivement la septième et la tierce de l'accord, en positions inversées. Le triton, qui portait toute la tension de la cadence, reste donc rigoureusement intact, et il continue de se résoudre exactement de la même façon vers l'accord de tonique.
Ce qui change vraiment, c'est le mouvement de la basse : au lieu de la quinte descendante Ré-Sol-Do de la cadence habituelle, la substitution tritonique donne Ré-Réb-Do, une descente chromatique, demi-ton par demi-ton, jusqu'à la tonique. C'est cette ligne de basse chromatique, plus inhabituelle et plus colorée à l'oreille que la quinte descendante classique, qui explique pourquoi les musiciens de bebop des années 1940 ont largement généralisé ce genre de reharmonisation chromatique dans leur vocabulaire d'improvisation.
Sur le plan de l'improvisation, un accord de dominante substitué appelle le plus souvent une gamme différente de celle du V7 d'origine, la gamme lydienne dominante, une gamme majeure altérée d'une seule note. Ce sujet dépasse le cadre de ce simple survol : la substitution tritonique reste avant tout un outil de réharmonisation, à utiliser en accord avec les autres musiciens du groupe, puisqu'elle change concrètement la note de basse entendue.
Improviser sur la cadence : quelle gamme jouer sur chaque accord
Le plus simple pour improviser sur une cadence ii-V-I majeure, c'est de se rappeler que ses trois accords sortent tous de la même gamme majeure, comme vu plus haut : en théorie, une seule gamme suffit donc pour les trois, sans qu'il soit besoin d'en changer à chaque accord. En pratique, penser en degrés affine cette approche : le mode dorien sur le ii, le mixolydien sur le V, la gamme majeure elle-même, ou mode ionien, sur le I. Ces trois modes contiennent très exactement les mêmes sept notes, celles de la gamme majeure de départ ; seule la tonique de référence change d'un accord à l'autre. Le guide sur les modes dorien et mixolydien du Music Hub détaille la construction précise de ces deux modes, et celui sur les gammes majeures et mineures explique la gamme majeure elle-même ; il n'y a pas besoin de les reprendre ici.
Cette parenté totale entre les trois gammes a un revers : jouer machinalement la même suite de notes sur les trois accords, sans jamais réellement penser au changement de fonction harmonique, produit des lignes correctes sur le papier mais plates à l'oreille, qui ignorent la tension propre à chaque accord. Ce qui distingue un ii-V-I bien joué d'un simple exercice de gamme, c'est la façon dont la ligne mélodique souligne les notes propres à chaque accord, en particulier sa tierce et sa septième, et dont elle négocie la résolution du triton entre le V et le I plutôt que de la contourner.
La version mineure de la cadence complique un peu ce choix de gammes, puisque le ii demi-diminué et le V7 emprunté à la mineure harmonique n'appartiennent plus rigoureusement à la même gamme que l'accord de tonique. Ce sujet, plus avancé, dépasse le cadre de ce guide : le principe général reste toutefois le même, une gamme différente pour chaque fonction, en particulier une gamme qui respecte la quinte diminuée du ii et la sensible du V, disponible en détail dans les guides sur les modes et sur les gammes du Music Hub.
Pièges classiques à éviter
PiègeJouer la même gamme majeure sur les trois accords sans respecter le changement de fonction harmonique
Pourquoi — Le ii, le V et le I d'une cadence majeure partagent exactement les mêmes sept notes, celles de la gamme majeure de départ : il est donc facile de jouer une seule suite de notes sur les trois accords sans jamais vraiment rien changer. Le résultat est correct sur le papier, mais plat à l'oreille, parce qu'il ignore la tension propre à chaque accord et la tierce ou la septième qui devraient s'entendre à chaque changement.
La bonne pratique : Pense en trois toniques différentes plutôt qu'en une seule gamme figée : dorien sur le ii, mixolydien sur le V, gamme majeure sur le I, et fais ressortir la tierce et la septième de l'accord du moment, en particulier au moment des changements d'accord.
PiègeIgnorer la résolution du triton contenu dans l'accord de dominante
Pourquoi — Le triton entre la tierce et la septième du V7 porte toute la tension de la cadence. Une ligne mélodique qui l'évite, ou qui ne le résout jamais vers la tierce de l'accord de tonique, garde des notes justes sur le papier mais perd le sentiment d'arrivée qui fait tout l'intérêt de la cadence, surtout à tempo lent où ce mouvement s'entend distinctement.
La bonne pratique : Cherche consciemment, au moins de temps en temps dans une improvisation, à faire retomber la septième de l'accord de dominante d'un demi-ton sur la tierce de l'accord de tonique qui suit : c'est ce geste précis qui referme le triton et donne à la cadence son sentiment de résolution.
PiègeTraiter le ii mineur d'une cadence en tonalité mineure comme un accord m7 ordinaire plutôt qu'un demi-diminué
Pourquoi — En mineur, le deuxième degré porte naturellement une quinte abaissée par rapport à un accord mineur normal, ce qui donne un accord demi-diminué (m7b5) et non un simple m7. Jouer les gammes ou les positions d'un m7 classique dessus fait sonner une quinte juste là où la tonalité impose une quinte diminuée, une dissonance nette avec le reste de l'harmonie.
La bonne pratique : Vérifie toujours si la cadence se trouve en tonalité majeure ou mineure avant de choisir tes accords et tes gammes : en mineur, utilise la couleur du demi-diminué sur le ii, détaillée dans le guide sur les accords suspendus, diminués et augmentés, plutôt que celle d'un m7 ordinaire.
PiègeNégliger la conduite des voix en sautant d'un accord à l'autre par de larges intervalles plutôt que par degrés conjoints ou notes communes
Pourquoi — Entre les trois accords de la cadence, plusieurs notes restent rigoureusement immobiles et les autres ne bougent jamais de plus d'un ton entier. Ignorer cette proximité et sauter d'une position d'accord à une autre très éloignée sur le manche ou le clavier fait perdre toute la fluidité qui rend la cadence si naturelle à enchaîner, en particulier en accompagnement.
La bonne pratique : Repère d'abord les notes communes entre deux accords consécutifs avant de chercher un nouveau doigté complet, et fais bouger les autres voix du plus petit intervalle possible, en particulier la septième de l'accord de dominante qui doit descendre d'un demi-ton vers la tierce de l'accord de tonique.
PiègeConfondre le turnaround I-vi-ii-V et la substitution tritonique, ou utiliser cette dernière sans prévenir les autres musiciens
Pourquoi — Les deux outils enrichissent la cadence mais ne servent pas le même objectif : le turnaround ajoute un accord diatonique supplémentaire pour boucler la progression sur davantage de mesures, tandis que la substitution tritonique remplace entièrement l'accord de dominante par un autre, à une note de basse complètement différente. Les confondre, ou introduire une substitution tritonique pendant qu'un autre musicien joue encore la basse ou la mélodie de l'accord d'origine, crée une vraie collision harmonique plutôt qu'une couleur intéressante.
La bonne pratique : Utilise le turnaround pour étendre une cadence sur plusieurs mesures, et réserve la substitution tritonique aux moments où tu es sûr que les autres musiciens du groupe suivent le même changement de basse, idéalement après en avoir discuté avant de jouer.
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Qu'est-ce que la cadence ii-V-I ?
C'est l'enchaînement de trois accords bâtis sur trois degrés d'une même tonalité : le deuxième degré, en accord mineur avec septième mineure (m7), suivi du cinquième degré, en accord de dominante (7), puis du premier degré, l'accord de tonique en majeur avec septième majeure (maj7). En Do majeur, cela donne Ré mineur 7, Sol 7, Do majeur 7. C'est la progression la plus employée de tout le répertoire du jazz.
Pourquoi la cadence ii-V-I sonne-t-elle si naturelle ?
Parce qu'elle combine deux moteurs de résolution à la fois : la basse qui descend par quintes, le mouvement le plus fort de l'harmonie tonale, et le triton contenu dans l'accord de dominante, qui se referme sur lui-même en descendant d'un demi-ton vers la tierce de l'accord de tonique. Ces deux mécanismes réunis donnent une sensation de résolution particulièrement marquée, reconnaissable même à une oreille non entraînée.
Quelle est la différence entre le ii-V-I majeur et sa version mineure ?
En mineur, le deuxième accord devient un demi-diminué (m7b5) plutôt qu'un simple m7, à cause de la quinte naturellement abaissée du deuxième degré de la gamme mineure. L'accord de dominante emprunte sa tierce à la gamme mineure harmonique plutôt qu'à la mineure naturelle, pour conserver le triton nécessaire à la résolution. L'accord de tonique final devient un accord mineur plutôt qu'un accord majeur.
Qu'est-ce qu'un turnaround en jazz ?
C'est une variante qui prolonge la cadence ii-V-I en ajoutant le sixième degré de la tonalité, en accord mineur, juste après l'accord de tonique et avant de relancer le ii-V : I-vi-ii-V. En Do majeur, cela donne Do majeur 7, La mineur 7, Ré mineur 7, Sol 7. Il permet de boucler la progression sur quatre mesures sans jamais vraiment se poser, en fin de section notamment.
Qu'est-ce que la substitution tritonique ?
C'est le remplacement de l'accord de dominante d'une cadence par un autre accord de dominante construit à distance d'un triton. Les deux accords partagent exactement le même triton et se résolvent donc de la même façon vers la tonique, mais la ligne de basse change : elle descend de façon chromatique, demi-ton par demi-ton, au lieu de sauter par quintes.
Quelle gamme jouer sur chaque accord d'un ii-V-I pour improviser ?
Sur une cadence majeure, les trois accords partagent la même gamme majeure de départ : le mode dorien colle au ii, le mixolydien au V, la gamme majeure elle-même (mode ionien) au I. Les notes restent identiques d'un accord à l'autre, seule la tonique de référence change ; ce qui distingue une bonne ligne, c'est de souligner la tierce et la septième propres à chaque accord plutôt que de jouer la gamme sans distinction.